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ROME. Perspectives de justice, paix et réconciliation pour la Région des Grands Lacs au centre de la cinquième rencontre de l’Observateur du synode. 24.10.2009

 

Le cinquième rendez-vous de l’observateur du Synode africain promu par CIMI et UCSI Lazio a eu comme thème «Perspectives de justice, paix et réconciliation pour la région des Grands Lacs».
La rencontre, qui a eu lieu à Rome le mardi 20 octobre 2009 dans la librairie des Filles de St. Paul sur la Via Mascherino 94, a connu la participation de trois pères synodaux : l’ougandais Mgr. John Baptist ODAMA, archevêque de Gulu (Uganda), l’italien Mgr. Giuseppe FRANZELLI, évêque de Lira (Uganda), le soudanais Mgr. Edouard HIIBORO KUSSALA, évêque de Tombura-Yambio (Sudan), et du combonien P. Joseph Mumbere, de la RDC.

Le premier a décrit l’origine du mouvement rebelle LRA et toutes les actions entreprises pour qu’il y ait un dialogue entre le gouvernement ougandais et ces rebelles.
Le second a parlé de la situation sociale en Ouganda et les causes qui ont conduit le Nord-Ouganda dans une situation d’urgence humanitaire.
Le troisième, Mgr Edouard, a donné un témoignage oculaire des massacres des LRA dans son diocèse.

Nous vous présentons ci-dessous le texte intégral de la conférence du P. Mumbere Musanga.

PERSPECTIVES DE JUSTICE, PAIX ET RECONCILIATION DANS LA REGION DES GRANDS LACS, LE CAS DE LA RDC: APPEL A NE JAMAIS OUBLIER

1. Les puissants nous invitent à oublier notre passé
Le Jeudi 6 aout 2009, le président rwandais Paul Kagame fait pour la première fois une visite officielle à Goma sur invitation de Joseph Kabila, président de la RDC. A la question posé à Kagame sur « Pourquoi le Rwanda a fait la guerre contre la RDC ? », le président rwandais a tout simplement demandé aux congolais de tourner le dos au passé en disant : « Je suis venu au Congo, non pas pour parler du passé, mais pour construire le futur. Il faut donc que tous nous nous consacrions à redynamiser les efforts pour la construction de ce futur ». Le lundi 10 aout 2009, Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat des USA, est en visite officielle à Kinshasa. En répondant à la question d’un étudiant sur l’implication des puissances étrangères dans les guerres qui ont causé plus de 5 millions des morts, elle répondit : «Nous voulons travailler avec des gens pour un meilleur avenir et non avec des gens qui se réfère au passé».
Ces deux personnalités, Paul Kagame et Hillary Clinton, très influentes dans la région des Grands Lacs, demandent à nous congolais d’oublier le passé, et aussi notre présent, avec toutes ces atrocités et souffrances, ses violences et crimes contre l’humanité, comme condition pour nous aider à construire un avenir meilleur. Oui, je défis Hillary Clinton d’aller à New York et de demander aux américains d’oublier l’11 septembre 2001, cette page noire du américain qui a mis en marche « la guerre globale contre le terrorisme » ; je défis Mme Clinton à aller en Israël et à demander aux hébreux d’oublier la Shoah. Et Paul Kagame, qui instrumentalise le passé du génocide de 1994 pour consolider son pouvoir, ose demander aux Congolais d’oublier le passé de la guerre avec ses plus de 5 millions de mort. Aujourd’hui encore les incendies des villages, les massacres de la population congolaise, les violences contre les femmes et les enfants continuent encore. Alors, si nous nous référons à ce passé et à ce présent, les puissants nous menacent en disant qu’ils ne veulent pas travailler « avec des gens qui se réfère au passé ». Que peut donc signifier prendre en considération les perspectives de justice, paix et réconciliation dans un tel contexte ?

2. Les conditions sine qua non pour entrevoir des perspectives de justice, pais et réconciliation en RDC.
En mon humble avis, face à la provocation que les puissants du monde nous ont lancée, il y a des préalables pour qu’on puisse entrevoir des perspectives vraies et efficaces de justice, paix et réconciliation. Il y a plusieurs préalables, je vais en citer seulement deux que je considère d’une importance capitale : consolider la mémoire en faisant les comptes avec notre passé et donner un nom et la dignité aux victimes.

A) Consolider la mémoire en faisant les comptes avec notre passé.
Comme les individus ne peuvent pas construire une identité et une autonomie sans faire des comptes avec leur passé individuel, de même les collectivités, les peuples et les nations ne peuvent pas, sans courir des graves conséquences, refouler leur passé, leur histoire. A nous congolais, les personnalités citées plus-haut nous demandent de refouler dans l’inconscient notre passé. Et les conséquences de ce refoulement de notre passé est bien connu dans notre pays. En effet, toute notre tragédie est, à mon avis, le fruit du fait que, depuis 1885, l’année à partir de laquelle nous existons comme peuple congolais dans les limites géographique actuelles, il nous a toujours été demandé de ne jamais essayer à revisiter notre passé pour que nous apprenions des erreurs commises dans ce passé. A l’entrée d’un camp de concentration nazie proche de Munich est inscrit plus ou moins ceci : « Celui qui n’apprend rien du passé, commettra les mêmes erreurs dans le futur ».
Alors, la première condition pour qu’il y ait des perspectives de justice, paix et réconciliation en RDC est celle de refonder et consolider comme congolais notre mémoire, en faisant les comptes avec notre passé d’esclaves, d’opprimés durant la colonisation et al dictature, de massacrés, torturés, violés durant les guerres de 1964 et celles de 1996 à nos jours. Parce que « le passé – écrivait en 1999 l’archevêque anglican Desmond Tutu – refuse de rester tranquille là où nous le refoulons dans l’inconscient. Bien qu’elle soit une expérience douloureuse, nous ne pouvons pas permettre que les blessures du passé arrivent à la putréfaction, elles doivent être ré-ouvertes. Elles doivent être nettoyées et soignées pour qu’elles guérissent. Cela ne signifie pas qu’il faut nous être obsédés par le passé, mais nous préoccuper, afin que le passé soit affronté de façon adéquate pour un avenir meilleur ».

B) Donner un nom et la dignité aux victimes.
En suivant cette approche du passé que Desmond Tutu a utilisé dans la commission Vérité et Réconciliation de la RSA, je voudrais donner des noms des victimes et essayer de leur restituer la dignité en condamnant catégoriquement ce qu’elles ont subi. Les victimes que je vais citer ne sont pas du passé, mais du présent de la région de Dungu dans la Province Orientale de la RDC, où les LRA (Lords Resistance Army), des rebelles guidés par Joseph Kony continuent à semer la terreur. Leur témoignage nous est parvenu de l’article du 3 octobre 2009 de Colette Blaeckman intitulé « Au cœur de l’Armée du Seigneur ». P. Sergio Cailotto, missionnaire combonien travaillant à Dungu Bamokandi et cité dans le même article, parle ainsi ces rebelles : « Nous sommes en face d’un ennemi sans visage, qui évite les militaires et s’attaque uniquement aux civils ».
Lucienne, 10 ans et Claudine, 14 ans, sont suivies par Coopi, la coopération italienne, qui les a confiées à une famille d’accueil. Allongées sur une natte au fond d’une case ronde, les gamines frissonnent malgré le feu qui ronronne sous la grosse marmite posée sur trois pierres. Prostrées, elles racontent lentement leur calvaire, sans un regard pour Pascaline, une petite fille d’un an et demi qui quémande un peu d’affection. Pascaline, dont la maman a été tuée, est la fille d’un combattant LRA et Claudine avait pour charge de s’en occuper. « Je devais marcher avec l’enfant au dos et des paquets sur la tête. Lorsque j’ai réussi à fuir je n’ai pas eu le courage de me débarrasser de la petite… » Lucienne, elle, a été capturée sur la frontière entre le Soudan et le Congo : « Durant huit mois, lourdement chargée, j’ai marché, entre le Soudan, la Centrafrique, le Congo. Finalement, alors que j’avais été blessée lors d’un affrontement, l’armée ougandaise m’a ramassée. » Les deux filles se souviennent de la soif qui les taraudait : « Nous ne pouvions boire que le soir, pour ne pas avoir la force de fuir durant la journée, nous ne mangions qu’une fois par jour. » Elles évoquent les mauvais traitements, les coups, la menace constante des machettes, des couteaux, le poids de leurs charges : « Je portais des pierres pour écraser les arachides et faire la pâte. » Mais elles se rappellent surtout l’humiliation : « Ces gens nous appelaient des “mokobe”, des esclaves, nous n’étions que des animaux, des bêtes de somme… » Elles aussi se souviennent des « médicaments » : « l’huile devait nous empêcher de ressentir la fatigue. Et nous empêcher de fuir : “Où que vous alliez, on vous retrouvera.” »
Bref, ce que nous sommes appelés à faire avant de parler de justice, paix et réconciliation est de donner un nom aux victimes, et de leur donner la possibilité de parler des violences subies. Cela sera certainement un moment très important pour elles et pour tout le peuple congolais, car dans toute notre histoire, il ne nous a jamais été donné l’opportunité de parler librement et publiquement de nos souffrances.

3. Conclusion
En réfléchissant sur les paroles citées plus-haut de Paul Kagame à Goma et de Hillary Clinton à Kinshasa, j’ai compris une chose, qui me semble une clé de lecture importante de nos souffrances : les puissants du monde sont venus, viennent et viendront dans le futur au Congo, non pas pour aider le peuple congolais à retrouver sa dignité, son droit à la vie à travers la justice, la paix et la réconciliation. Le sort du peuple congolais ne les a jamais intéressé, mais plutôt les ressources du sol et du sous-sol congolais. Nous congolais, nous mourrons par milliers chaque année à cause de la guerre et de ses conséquences, et les puissants du monde viennent nous dire sans vergogne : « Oubliez vos morts, oubliez vos souffrances, parce que vous ne comptez rien pour nous. Dans nos projets de reconstruction d’un futur meilleur pour nous comptent seulement vos diamants, votre coltan, votre or, votre nickel, votre cuivre, votre cobalt, votre pétrole, le bois de vos forêts, etc. Oubliez votre passé parce que nous venons au Congo pour travailler avec des gens pour un meilleur avenir et non avec des gens qui se réfère au passé ». Comme congolais, nous ne pouvons pas accepter leur proposition de ne plus nous référer à notre passé. Au contraire, nous sommes appelés à suivre la voie proposée par Desmond Tutu, parce que nous ne pouvons pas permettre que nos blessures du passé arrivent à la putréfaction sans en subir les conséquences. Nous devons les laisser ouvertes, les nettoyer et les soigner pour qu’elles guérissent une fois pour toutes et nous garantissent un avenir meilleur.