
RDC. Maître Floribert Sezabo: Il faut combattre par tous les moyens l’ignorance et la peur. 23.02.2010
Licencié en Droit à l’Université de Kinshasa, Avocat au Barreau de Kinshasa Matete, Maître Josephat Floribert Sezabo Ma Tshomba est aussi laïc Missionnaire Combonien et au sein de cette famille il est le Responsable de la Commission Justice et Paix et intégrité de la Création.
Il laisse souvent à la maison sa femme et ses deux enfants pour se rendre en mission dans différentes villes et villages pour informer et former les gens sur la législation du pays, sur les droits et les devoirs.
- Maître Floribert, vous êtes en train de faire une grande tournée pour la formation dans le domaine de la justice et paix. Quels sont les contenus de cette formation ?
«Je suis de passage à Isiro pour me rendre avec le P. Kabeya Janvier (responsable de la même commission au sein de la Communauté des Missionnaires Comboniens) à Maboma, Ndubala, Mungbere et Watsa. Avant de venir à Isiro, on a animé des sessions de formation à Kisangani et à Bondo à l’intention des catéchistes, qui sont parmi les meilleurs collaborateurs pour faire la ‘restitution’ des leçons dans les communautés ecclésiales vivantes de base (CEVB) et aux communautés des villages.
A Bondo j’ai exploité le thème des droits des personnes arrêtées. Nous savons que fréquemment il y a des arrestations arbitraires. Par exemple on arrive à arrêter une personne en lieu et place d’une autre personne. Par contre le code pénal reconnaît que l’infraction est individuelle. J’ai parlé aussi sur la décentralisation politique et administrative et de l’état de droit.
La Loi doit être appliquée à l’égard de tout le monde, et tous doivent être soumis aux rigueurs de la loi. Et enfin j’ai pris en considération la loi sur les violences sexuelles, car notre Code Pénal a été modifié par la loi N°06/019 du 20 juillet 2006.
On a parlé aussi de la révisons des fichiers électorales. J’ai fortement souligné les deux problèmes fondamentaux de la population : l’ignorance et la peur.
Pour combattre l’ignorance, on doit commencer déjà au niveau de l’école primaire avec l’Education Civique, car c’est à partir du jeune âge qu’on prépare les citoyens de demain. En cela l’Eglise doit s’impliquer. Nos Evêques écrivent des beaux textes, qui relatent la situation du pays, mais il faudrait qu’il y ait un suivi. Et puis au niveau local, combien de paroisses vulgarisent les textes de la Conférence Episcopale, en faisant la traduction dans les langues locales, ou en faisant matière de débat et confrontation à niveau des Cevb et des commissions paroissiales? On doit dire que c’est notre tâche (de tous ceux qui on eu une bonne formation et qui peuvent le faire) de former les gens en leur donnant les notions élémentaires des droits et devoirs de chacun, et les animer pour qu’en connaissant leurs droits aient confiance en eux mêmes. En ce sens, je donne ma disponibilité aussi pour des émissions radio sur les mêmes sujets, comme j’ai fait à Bondo, car la radio rejoint beaucoup plus des gens et les émissions peuvent être relancées et réécoutés dans la suite. Pour ce qui concerne la peur, mêmes les gens qui connaissent leurs droits sont incapables de les revendiquer.
Notre Constitution actuelle reconnaît à tout citoyen le droit de revendiquer ses droits, mais les gens face aux autorités, à la police et aux militaires sont pris par une peur profonde qui les paralyse. Ils craignent pour eux-mêmes et pour leur famille. Inutile faire appel au courage. Les faire vaincre la peur est un travail de longue haleine».
- Quels sont les problèmes que les gens manifestent le plus souvent ?
«Le plus souvent les gens nous posent des questions sur les arrestations arbitraires. Fréquemment les officiers judiciaires arrêtent des gens pour des raisons qui ne méritent pas l’arrestation. On ne peu pas arrêter une personne à cause de sa poule qui est allée manger quelque chose dans le champ d’autrui, et confisquer la poule et encore demander une amende en plus de ce que cette personne doit remettre pour le dédommagement. Il y a parfois des taxes qu’on fait payer au gens et qui n’ont pas leur raison d’être. Entre autre, c’est seulement la Police qui est chargée de la protection des personnes et de leurs biens, et qui peut arrêter quelqu’un. Au cas où une personne a commis une infraction, c’est la Police qui doit se saisir de la question».
- Comment voyez-vous l’état de santé de la Justice en RDC ?
«Sincèrement notre Justice est malade. Les magistrats sont mal payés, et donc pour survivre ils se rabattent auprès des justiciables. Pour cette raison le justiciable qui a beaucoup d’argent, parfois même s’il est fautif, mais s’il donne de l’argent au magistrat, aura raison. Même les lieux de travail des magistrats dans beaucoup de cas sont en conditions déplorables. Heureusement la Communauté Internationale par intéressement de l’Union Européenne a pris en charge les salaires des magistrats. Mais cela n’a pas effacé la corruption.
Certains magistrats et juges profitent de l’ignorance de la population pour en tirer profit.
Suite aux lettres des Evêques qui dénoncent l’injustice, le Président de la République a fait sortir le programme ‘Tolérance zéro’, qui ne demeure pas au niveau du slogan. Le ministre de la Justice a présenté à M. le Président une liste de magistrats compromis, avec des dossiers lourds ; suite à cela on a révoqué un grand nombre de ceux derniers, et mis à la retraite. Actuellement on est en train de faire des Concours pour recruter des nouveaux magistrats qui respectent le Droit ».
- Quels sont les signes d’espérance pour le futur de la Justice en RDC ?
« Personnellement je vois un bon signe dans le choix des nouveaux jeunes magistrats. J’ai l’espérance qu’ils soient des gens honnêtes, bien préparés moralement et spirituellement. S’ils recevront régulièrement leur salaire, moi je crois que ils pourront éviter de tomber dans les mêmes fautes que les précédents ».
- Vous étés aussi un Laïc Combonien, cela veut dire quoi pour vous?
« Cela veut dire suivre la spiritualité de Saint Daniel Comboni, qui nous pousse à ‘ Sauver l’Afrique par l’Afrique ‘. En tant que Laïc Combonien je me suis engagé dans l’Eglise. C’est à motif de ma profession que j’ai donné ma disponibilité pour être le Responsable de la Commission Justice et Paix au sein de cette famille, car je vois qu’il faut aider les gens par une sérieuse formation et pour vulgariser avec nos pauvres moyens les Lois de notre pays. Les temps sont plus que mûrs, et c’est urgent de le faire maintenant. Il faut combattre par tous les moyens l’ignorance et la peur. Pour cela je suis à ma deuxième mission dans cette Région du Nord Est du pays, et je prévois la prochaine pour le mois d’Août ».
- Ce que vous faites je le trouve très important. Mais y a-t-il beaucoup d’avocats et magistrats qui comme vous ont le souci de mener une action de formation pareille à la votre ?
« Je suis aussi membre d’une ONG pour les Doits de l’Homme, qui s’appelle ‘Ligue pour la défense et la promotion des Droits de l’Homme’. Bien sûr, il y a des collègues et amis qui se donnent à la défense des droits de l’homme, à la promotion de la démocratie, mais dans les ONGs on a la possibilité de faire une action plus sérieuse, plus organisée ». - Nous avons encore une autre expression de la justice : celle du droit coutumier. Peut-on avoir des conflits entre l’application de la Loi de l’Etat et le droit coutumier ? « Bien sûr que les Chefs Coutumiers dans notre Droit on les reconnaît comme des ‘OPJ’= Officiers de Police Judiciaire, mais en compétence restreinte. Ils jugeront les gens à partir de la tradition, mais du moment où une loi coutumière va en contradiction contre la Loi de l’Etat elle n’est peut pas être appliquée ».
- Comment les autorités voient votre action de sensibilisation et de formation ?
«Ceux qui veulent que la population demeure dans l’ignorance, naturellement nous voient d’un très mauvais œil. C’est un risque pour nous, mais nous savons que notre action est un apostolat nécessaire et juste. D’autre part Comboni a été un exemple pour ses prises de position en faveur de la justice et en ce temps-là en particulier contre l’esclavagisme. Il nous pousse aujourd’hui à prendre nos responsabilités. ‘Sauver l’Afrique par l’Afrique’ est un programme de vie. Moi en tant que Congolais je ne peux pas avoir peur et attendre que d’autres viennent d’ailleurs pour se faire charge de la situation de mon peuple.
Comme dit le Pape Benoît XVI dans son message de Carême 2010: "Grâce à l’action du Christ, nous pouvons entrer dans une justice plus grande, celle de l’amour, la justice de celui qui, dans quelque situation que ce soit, s’estime davantage débiteur que créancier parce qu’il a reçu plus que ce qu’il ne pouvait espérer. Fort de cette expérience, le chrétien est invité à s’engager dans la construction de sociétés justes où tous reçoivent le nécessaire pour vivre selon leur dignité humaine et où la justice est vivifiée par l’amour».
FDP