
KISANGANI. Entretien avec l’archevêque, Mgr Marcel Utembi. 24.06.2010
Mgr Marcel Utembi,
Archevêque de KisanganiMonseigneur Marcel Utembi, archevêque de Kisangani, s’est confié à Ademis sur la situation de son archidiocèse et sa province ecclésiastique.
Quels sont les problèmes majeurs dans votre Eglise de Kisangani?
Il faut d’abord présenter la situation générale de l’archidiocèse de Kisangani pour pouvoir comprendre ces problèmes et donner ainsi des pistes des solutions, sans oublier que l’archidiocèse de Kisangani est la métropole de la province ecclésiastique de Kisangani. A ce stade il faut placer ces problèmes à deux niveaux: Kisangani comme diocèse parmi les 8 autres diocèses de la province ecclésiastique et Kisangani comme siège métropolitain où l’ordinaire du lieu est appelé à poser un regard de vigilance pastoral et des sollicitudes envers les diocèses suffragants.
L’archidiocèse de Kisangani est le plus grand de l’Eglise du Congo (150.000 km2). On peut se rendre compte des richesses sur le plan de l’étendu avec plusieurs tribus et des richesses sur le plan de la configuration géologique. L’archidiocèse a donc besoin d’un plus grand nombre d’agents pastoraux avec ses 42 paroisses et quasi paroisses, c'est-à-dire, des communautés chrétiennes qui pouvaient être élevées en paroisses. Une dizaine des paroisses et quasi paroisses manquent des prêtres. C’est déjà là le premier défi. L’archidiocèse de Kisangani a perdu beaucoup des missionnaires et ce traumatisme a bloqué l’expansion missionnaire.
Mes prédécesseurs ont fait ce qui leur a été possible pour animer les vocations.
Que faites-vous dans ce cas?
Nous avons 54 prêtres et grâce à Dieu il y a 6 candidats au presbyterium et 4 au diaconat. Nous continuons à animer les vocations pour avoir un nombre important des prêtres autochtones car, malgré la présence des missionnaires, le défi reste encore immense pour pourvoir au besoin spirituel de la population. On trouve par exemple seulement deux prêtres dans des paroisses de grande étendue. Nous avons toujours besoin des missionnaires.
La présence missionnaire s’inscrit dans la nature même de l’Eglise qui est essentiellement missionnaire, elle est envoyée et la présence des missionnaires dans une Eglise locale rappelle toujours cette dimension constitutive de l’Eglise.
Je salue l’engagement du laïcat en particulier celui des pasteurs catéchètes et catéchistes dans nos paroisses et quasi paroisses, surtout dans celles qui manquent actuellement des prêtres. Ils font un précieux travail apostolique avec tout ce que cela comporte comme sacrifice et abnégation. Grâce à eux, l’Eglise reste toujours vivante dans nos communautés chrétiennes.
Il faut mentionner la présence des religieuses qui est active dans divers secteurs de l’apostolat. Leur témoignage à la suite de Jésus Christ est très apprécié. Elles sont engagées dans différents secteurs de la vie comme la santé, la promotion des femmes, la catéchèse pastorale, etc.
La prise en charge matérielle par la population locale de l’Eglise reste un autre défi. Vu l’étendu du diocèse l’archidiocèse se bute à un sérieux problème des moyens financiers et matériels pour mener à bien sa mission. Le transport pour se déplacer pose problème, la formation des agents pastoraux aussi .
Nous avons une population pauvre qui ne peut pas assurer tout cela.
Quelles sont les stratégies pastorales employées?
Nous essayons d’animer les fidèles dans la perspective des directives de l’épiscopat congolais à assurer la prise en charge matérielle et financière de notre Eglise. Je dois dire que les fidèles sont très généreux dans la mesure de leurs moyens. Cette générosité se constate pendant les visites pastorales, les réunions... Des dons donnés témoignent qu’ils aiment leur Eglise. Faute de couverture financière à l’intérieur, cette générosité se manifeste davantage dans les offrandes en nature: produits vivriers, chèvres, poules, etc. On dit que les « sectes » sont très présentes dans votre archidiocèse surtout dans les villages.
Oui, nous sommes envahis par le phénomène des nouveaux mouvements religieux qui sont présent surtout dans les milieux ruraux, là où il y a l’absence des prêtres. C’est pourquoi l’évangélisation en profondeur et l’inculturation du message de l’Eglise me semble être un autre défi majeur. Pour l’évangélisation en profondeur il faut la formation doctrinale et catéchétique, voire même liturgique, des agents pastoraux, lesquels à leur tour, comme méthode de boule de neige, transmettront aux autres. Nous avons un centre diocésain de pastoral qui est très actif et qui organise assez régulièrement des sessions de formation à divers niveau.
L’éducation de la jeunesse me semble aussi un défi car pour un grand archidiocèse comme le notre, qui a une population estimée à 2.000.000 d’habitants, nous ne disposons que de près de 250 écoles maternelles, primaires et secondaires alors qu’au diocèse de Mahagi Nioka, où j’ai servi pendant 7ans et qui a une population de près de 1.650.000 habitants, on dénombre plus de 500 écoles maternelles, primaires et secondaires.
Dans mes visites pastorales, surtout dans des paroisses rurales, j’ai perçu le besoin d’organiser des nouvelles écoles car il y a beaucoup d’élèves à l’âge scolaire qui restent à la maison à rien faire. Pour créer ces écoles il nous faut des enseignants bien formés et motivés. C’est pourquoi l’Etat doit nous aider dans cette tâche en rémunérant comme il faut les enseignants, non seulement de la ville mais aussi des milieux ruraux. J’ai trouvé par exemple que bon nombre d’écoles catholiques n’étaient pas agrées et mécanisées et nous sommes vite passé à l’action avec le concours de la coordination. Aujourd’hui tout est en règle dans ce domaine.
Il y a bien d’autres défis qu’il faut engager: la promotion de la jeunesse (aumônerie diocésaine de la jeunesse qui fonctionne à Kisangani), en rapport avec la pastorale sociale, l’Eglise de Kisangani, conformément à la Doctrine Sociale de l’Eglise, a revitalisé le fonctionnement de Caritas-Développement Kisangani, dans ses bureaux diocésains de développement (BDD), de santé (BDOM), et des urgences (BDC).
Et Kisangani comme siège métropolitain?
L’archidiocèse de Kisangani est appelé à veiller à la bonne marche des diocèses suffragants de la province ecclésiastique en vertu des droits et devoirs qui lui sont reconnus par le Droit Canon. Il doit veiller à ce que les assemblées provinciales et épiscopales soient régulièrement tenues au moins un fois par an, au bon fonctionnement des organisations interdiocésaines comme les grands séminaires, l’Institut des Sciences Religieuses, le bureau provincial des Ecoles Conventionnées Catholiques, etc. Tout cela demande des moyens financiers qui constituent un défi.
Le souci de l’archevêque est de pouvoir doter la province ecclésiale des moyens financiers et matériels stables en étudiant avec ses paires évêques les possibilités locales d’unités de production.
L’archevêque dans ses attributions a le devoir et le souci de veiller à la sécurité des populations de sa province ecclésiastique. C’est pourquoi j’ai convoqué une conférence internationale des responsables religieux sur la problématique de la LRA.
Pourquoi avoir convoqué les chefs religieux d’autres religions?
Parmi les participants il y a eu aussi des chefs religieux anglicans, musulmans et protestants pour dire que la sécurité est l’affaire de tout le monde. C’est aussi parce que nous avons voulu donner, contrairement à l’approche des gouvernements (option militaire), une approche plus humanitaire. L’approche militaire n’a jamais éradiqué la LRA, avec toute son atrocité. La LRA s’est morcelée en plusieurs groupes toujours présents dans la région avec une capacité de nuisance presque intacte et la population continue à souffrir.
Nous avons estimé qu’il fallait présenter une autre approche qui a toujours été celle de l’Eglise: le dialogue, la non violence. Nous sommes convaincus que la violence appelle toujours une autre violence. Que ce dialogue entre les parties prenantes, à savoir : la LRA et les gouvernements des pays affectés par les atrocités : Ouganda, Soudan, RCA et RDC.
Nous comme Eglises, comme pasteurs, nous sommes prêts à faire la médiation entre les parties prenantes pour aboutir à une solution négociée. Tel fut d’ailleurs le cas des démarches initiales amorcées auprès du gouvernement Ougandais et des responsables de la LRA, démarches devant aboutir à l’accord de paix de Juba.
La problématique de LRA déstabilise le nord-est de la RDC, le sud du Soudan, et le sud de la RCA. Il fallait donc inviter les responsables religieux de toutes ces régions affectées par les LRA pour faire un état de lieu complet et échanger des informations de la base sur ce problème afin de réunir suffisamment d’éléments pour formuler des recommandations à adresser aux différentes organisations.
L’Eglise n’a pas des moyens coercitifs pour arrêter la guerre et les conflits entre les belligérants, mais elle dispose d’une parole prophétique et d’une approche dissuasive pour inviter les belligérants à trouver une solution négociée pour le rétablissement de la paix.
Propos recueillis par JACQUES KALOKOLA