
ISIRO. Sœur Lucie Tokoyo Buna : 9 ans au Brésil. 09.03.2010
Sœur Lucie Tokoyo Buna
Combien de Pères, Abbés « Fidei donum », Religieux, Religieuses et Laïcs de la République Démocratique du Congo ont laissé leur pays pour aller par le monde entier comme missionnaires ? Je ne le sais pas. J’imagine qu’ils soient un bon nombre. En partant, ils portent avec eux leur expérience de foi en Jésus Christ, et aussi un peu de RDC. Où ils vont ils découvrent que le Christ les a précédés et trouvent d’autres réalités et d’autres valeurs qu’au retour ils partagent avec l’Eglise qui les a envoyés. Sœur Lucie Tokoyo Buna est une parmi ces missionnaires.
Elle vient de rentrer en RDC après une période de 9 ans au Brésil.
Sœur Lucie, comment est née votre vocation ?
Je suis originaire de la zone de Faradje dans la Province Orientale. Mon père était le gérant de la plantation de café de Aro prés de Tadu. Nous étions neuf enfants, six filles et trois garçons. Après l’école primaire je suis allée à Isiro chez mon oncle pour pouvoir continuer les études. J’aimais beaucoup étudier, poussée aussi par le fait que mon papa, bien que gérant d’une plantation, n’avait pas pu le faire. Les paroisses de Tadu et de Sainte Anne à Isiro étaient confiées aux missionnaires comboniens.
En connaissant Comboni j’ai été attirée par sa vie, sa cohérence, sa donation totale, qui se résument dans ses paroles «Sauver l’Afrique par l’Afrique». J’ai été touchée pour son engagement pour racheter les esclaves, les éduquer et faire d’eux des protagonistes de l’annonce de l’Evangile et de la promotion humaine en Afrique.
A Sainte Anne j’ai connu les sœurs comboniennes et j’ai commencé un cheminement vocationnel dans leur Institut. Je suis allée étudier contre la volonté des mes parents. Selon la tradition de ma tribu et sans que je le sache on m’avait promise à une famille comme fiancée d’un de leurs fils. Cette famille est venue me chercher chez mon oncle à Isiro mais moi, j’ai refusé de les suivre. Mon oncle s’est fâché et il m’a chassée de la maison. J’ai été accueillie par maman Colette, qui était préfet du lycée Gossamu. Avec elle j’ai fait une belle expérience. Elle m’aidée dans le chemin vocationnel et elle n’a jamais demandé de l’argent pour ce qu’elle faisait pour moi.
En tant que Africaine et missionnaire comment avez vous été accueillie par les gens du Brésil ?
J’ai été envoyée au Nord-est du Brésil dans la région de Rondonia dans la ville de Cacoal. C’est une ville qui a son martyre: le P. Ezéchiel Ramin, missionnaire combonien, qui a été tué par des sicaires au solde des latifundistes car il défendait le droit des gens à avoir de la terre pour cultiver et pouvoir vivre.
J’étais l’unique sœur africaine, et les gens s’étonnaient qu’une noire africaine vienne comme missionnaire parmi eux. A mon arrivée, suite à la mutation d’une consœur, j’ai été obligée à prendre la responsabilité du centre de formation pastorale à niveau diocésain. Mon service comprenait aussi à la catéchèse, la liturgie, la pastorale des prisonniers, etc.…
Vous avez trouvé des difficultés dans cette nouvelle réalité ?
La première difficulté je l’ai trouvée avec la langue. L’étude demande du temps et de la patience. Vous trouvez des livres et méthodes avec des titres appétissants tel que: «Le Portugais en 10 leçons», ou pire encore «Le Portugais sans peine», ce n’est pas vrais, pour bien apprendre une langue il faut peiner. Une autre difficulté initiale a été celle de l’organisation pastorale, différente de la nôtre en RDC.
Au Brésil c’est la Conférence Episcopale Brésilienne qui fait le programme pastoral, et donne les thèmes et les traces que toutes les paroisses doivent suivre. Par exemple l’Eglise Brésilienne pour ce Carême développera le thème «La vie et l’économie»: on tiendra compte des réalités concrètes même scientifiques, des aspects de justice dans l’économie et des engagements suggérés par la foi. Au début je n’ai pas eu la possibilité de faire des cours d’initiation et vu que la paroisse comptait 62 communautés de brousse et autres 21 au centre, qu’il fallait suivre, je me suis trouvé immergée dans la pastorale et j’ai dû apprendre à me déplacer en moto.
Quelles sont les réalités brésiliennes qui vous ont frappé le plus ?
Dans mon premier long voyage de deux jours et deux nuits, en autobus de Sao Paulo jusqu’en Rondonia, j’ai été frappée par une réalité qu’on ne voit pas ici au Congo: tous les terrains aux bords de la route sont délimités et clôturés avec de fil de fer pour signaler qu’ils sont des propriétés privés. Pendant ces voyages on risque de tomber dans des embuscades faites par bandits, comme il m’est passé une fois quand notre bus a été bloqué et détourné en forêt où les bandits nous ont enlevé tout ce que nous avions. Le banditisme et la violence sont très rependus. Les gens souvent sont armés et ils tuent facilement lors d’une bagarre pour une insulte ou un litige.
Une autre réalité c’est que la population brésilienne est un vrai mélange de races. Les gens en me voyant peuvent supposer que je suis une sœur brésilienne, mais dès que je commence à parler ils comprennent que je viens de quelque autre pays du monde. Je dis cela car la présence Afro-brésilienne (les descendants des esclaves portés d’Afrique) est très forte. Les gens s’organisent pour défendre leurs droits, pour exiger des changements, Les femmes savent s’organiser, être solidaires et unies mieux que les hommes, et pour défendre leurs principes elles supportent n’importe quelle violence.
Quels sont les défis que l’Eglise rencontre aujourd’hui dans la société brésilienne ?
Les conflits sociaux sont forts, surtout pour « le droit à la terre », terre qui est dans les mains des latifundistes, la drogue qui est de plus en plus rependue parmi les jeunes, la triste réalité des «enfants de la rue».
Notre église du Congo a pris des exemples de la vivacité de l’église brésilienne ; je pense en particulier aux CEVB (communautés ecclésiales vivantes de base). De nos jours quels sont les nouvelles suggestions et exemples qu’on peu recevoir du Brésil?
En effet l’expérience des CEVB est commencée en Brésil. J’ai pu constater qu’ici au Congo on a fait un bon chemin et les chrétiens des CEVB sont devenus plus mûrs et engagés. Les CEVB brésiliennes ont eu une grande importance dans conscientisation et la défense des droits de l’homme et surtout pour la question de la terre comme bien de tous. Comme Chrétiens nous ne pouvons pas laisser que les gouvernants fassent ce qu’ils veulent, nous en sommes coresponsables, et en cela l’Eglise Brésilienne nous donne l’exemple.
La réalité sociale doit être un poids que nous sommes appelés à porter dans notre vie quotidienne Un problème actuel qui est pris en sérieuse considération est celui de l’écologie. Les gens comprennent que sauver la nature c’est sauver la vie des hommes et le futur de la nation, et pour cela ils se forment et informent sur les différents aspects et défis et luttent unis dans des associations. Ils font des brochures ou petits livres, des rencontres, des projections, pour informer les gens sur les biens et richesses de leur milieu et ils les mettent en garde sur la rapacité des multinationales, de la privatisation, du pouvoir même. C’est un procès que je vois encore embryonnaire ici en RDC. Il ne faut pas attendre, car plus on attend plus les dégâts seront irréparables.
Et toi qu’as-tu porté de « Congolais » à ton église locale ?
En tant que chrétienne qui a grandie dans l’Eglise du Congo, une des valeurs que j’ai essayé de témoigner est celle de la valeur de la vie. Les gens, et les chrétiens en particulier, du Congo ont beaucoup souffert pour les guerres et ils en souffrent encore, mais ils gardent la paix et la sérénité en eux-mêmes. L’accueil, le respect, l’amabilité, la disponibilité et la solidarité, sont des valeurs bien enracinées dans nos familles au Congo et notre vie devient un exemple. Notre tâche est de donner dignité et confiance en responsabilisant les personnes.
Comme sœur et noire j’ai travaillé pour que les afro-brésiliens acceptent et soient orgueilleux d’être noirs. Beaucoup se croient des personnes inférieures car elles sont descendent des esclaves. Ils se révoltent en eux-mêmes. J’essayais de faire comprendre que être noir est un don qu’on a reçu de Dieu, un don pour toute l’humanité, et que nous avons la même dignité comme enfants d’un unique Père.
Sans doute même à niveau liturgique nous avons des suggestions pour l’Eglise brésilienne, qui a une liturgie vivace mais moins vivante, spontanée et participée qu’ici. Nous avons fait un grand chemin, depuis que le Card. Malula a introduit le « Rite congolais », et même pour les autres Eglises d’ Afrique, nous avons été d’exemple.
Vous les sœurs, vous avez une attention particulière pour la situation féminine. Quelle est la situation de la femme au Brésil ?
Il faut dire que le Brésil est très vaste et les situations dans les différentes régions ne sont pas les mêmes. Le sud du pays est comparable à l’Europe, par contre au nord certaines Provinces sont oubliées par l’état.
La femme brésilienne en général est plus émancipée, elle se donne une bonne formation intellectuelle, elle sait défendre ses droits, elle aime s’associer. Il y a des structures pour la défendre en cas de violences. Par exemple dans tout le pays est possible faire un numéro téléphonique (le 180) pour que la femme puisse recevoir une aide.
Les femmes ont lutté beaucoup pour avoir espace et compter dans la société. Il y a des femmes qui dirigent des entreprises, dans les structures de l’état, et encore plus dans l’Eglise.
Dans notre paroisse de Cacoal parmi les 2000 catéchistes 1800 sont des femmes, de même les femmes qui dirigent les CEVBs sont en forte majorité, donc elles sont une force fondamentale pour l’Eglise.
Pour nos mamans du Congo un bon exemple serait la capacité des femmes du Brésil de s’associer pour défendre leurs droits, les droits au niveau de la famille, des enfants, de l’école, de la santé. Elles savent forcer la main au gouvernement pour obtenir ce qu’on nécessite. Les femmes de ma paroisse ont même réussi à obtenir de l’Etat le financement pour bâtir une école d’informatique avec une dizaine d’ordinateurs, qui donne un certificat d’études nécessaire de nos jours. On voyait des mamans de plus de soixante ans venir suivre des cours d’informatique et faire pratique.
Mais nos mamans de l’RDC en quoi peuvent être d’exemples pour les femmes du Brésil ?
Je pense que nous avons un fort témoignage à niveau du « sens de la famille », bien qu’ici aussi nous sommes en train de perdre des valeurs. Nous avons de liens forts, car outre que le papa et la maman il y a toute la famille élargie qui exerce son contrôle et son pouvoir. Par contre au Brésil ces liens ne sont pas forts, et une maman qui veut continuer les études laisse tranquillement ses enfants traîner, abandonnés dans la rue. En effet les « enfants de la rue » peuvent être des orphelins, mais le plus souvent ils ont des parents qui ne s’occupent plus d’eux, et eux ils doivent se débrouiller pour vivre, et ils tombent facilement victimes de la drogue, du banditisme, et même de l’exploitation sexuelle.
Le mot de Saint Daniel Comboni : « Sauver l’Afrique par l’Afrique » quel sens a-t-il en Amérique Latine ?
C’est un mot valide et actuel pas seulement pour l’Afrique. Chaque peuple doit se responsabiliser pour évangéliser l’homme dans son milieu, pour défendre le pauvre, se mettre à côté de l’opprimé, donner à chacun sa dignité.
Donc le programme de vie d’un fils de Comboni au Brésil est: «Sauver le Brésil par le Brésil», c'est-à-dire qu’il doit travailler pour former la conscience des gens pour qu’ils se prennent en charge et prennent en charge la situation de leurs frères.
Propos recueillis par fr. Duilio Plazzotta