
DUNGU-ISIRO-MAHAGI : Détresses des victimes de la guerre contre la LRA dans les Districts du Haut-Uélé et du Bas - Uélé . 21.03.09
MEMORANDUM
DES DIOCESES DE DUNGU-DORUMA, D’ ISIRO-NIANGARA ET DE MAHAGI-NIOKA
A la bonne attention
de nos Pères les Evêques de la République Démocratique du Congo,Concerne : Détresses des victimes de la guerre contre la LRA dans les Districts du Haut - Uélé et du Bas-Uélé
1. Rappel historiqueAu cours de l´année 2005, les rebelles ougandais de l´Armée de Résistance du Seigneur (LRA), ont d´abord tenté de s´installer dans le Territoire de Faradje où ils se sont illustrés dès le départ par une tuerie sauvage d´une dizaine de personnes. Face à l´opposition des populations, ils ont fait semblant de se retirer dans le Sud Soudan. Mais en réalité, ils se sont déplacés vers le Parc National de la Garamba, région inhabitée du Territoire de Dungu où ils n´avaient pas à craindre une réaction populaire.
Au départ, lors de leurs va et vient en longeant la frontière du Sud Soudan et de la République Démocratique du Congo jusqu’à celle de la République Centre Africaine, ils se montraient en général pacifiques, déclarant qu’ils n’avaient pas de problème avec les Congolais. Excepté quelques cas isolés de pillages, tueries, viols et enlèvements, leurs incursions et attaques se dirigeaient la plupart du temps vers le Sud Soudan voisin, se servant de la R.D. Congo comme base-arrière.
C’est en décembre 2007 que l’escalade de la violence de la LRA contre les populations civiles frontalières du Sud Soudan commença à se faire sentir. Dès lors, les éléments de la LRA ont instauré progressivement en République Démocratique du Congo une zone de non-droit en érigeant l´insécurité comme leur mode de fonctionnement et de stratégie, comme ils le faisaient déjà chez eux en Ouganda.
Durant leur séjour dans le Parc National de la Garamba, ils ont détruit les écosystèmes et exterminé les espèces animales rares qui ont permis de classer ce site environnemental comme un patrimoine mondial par l´Unesco.
2. Abandon de la souveraineté nationale et de la population par le Gouvernement Central
Il y a lieu de relever que les problèmes liés à la LRA et aussi aux éleveurs Mbororo sont des phénomènes spécifiques distincts de ce qui se passe dans le Nord et le Sud Kivu. Ici, il s´agit des groupes étrangers, donc des envahisseurs qui occupent des portions du Territoire National.
Les populations se demandent comment le Gouvernement a-t-il pu ouvrir nos frontières à ces criminels, elles qui ont participé activement en faveur du processus démocratique en cours dans notre pays en votant massivement pour la majorité présidentielle au pouvoir et aussi pour le Président de la République ?
Est-ce une façon de remercier ces populations en les abandonnant à leur triste sort entre les mains des criminels de renommée internationale ? Se retrouvant sans protection, elles se sont résolues à commencer à se prendre en charge en créant des groupes d´autodéfense.
Nous, Ouvriers de l’Evangile dans les Eglises locales de Dungu-Doruma, d’Isiro-Niangara et de Mahagi-Nioka, fustigeons l´attitude du gouvernement qui ne sait ni protéger, ni sécuriser cette partie du pays. Plusieurs membres de cette institution ne savent même pas situer géographiquement les territoires sinistrés du District du Haut-Uélé et le District de l´Ituri. Même la presse nationale assimile le cas de ces Districts à ceux de l´Est du pays qui, dans l´imaginaire populaire, ne se rapportent qu´au cas du Nord-Kivu alors que les Districts du Haut-Uélé et de l’Ituri sont plutôt situés au Nord-Est, aux confins des frontières avec le Soudan, la République Centrafricaine et l’Ouganda. Ces confusions ont longtemps démobilisé et orienté toutes les énergies uniquement vers le Nord-Kivu, considérée comme l´unique menace pour le régime en place. C’est à peine que l’attention nationale et internationale est dirigée vers cette contrée de l’extrême Nord-Est de la RDC.
3. Réactions des ecclésiastiques et des leaderships des territoires affectésDepuis les premières agressions à la Mission Catholique de Duru, le 15/12/2007, dans le Territoire de Dungu, proche de la frontière soudanaise, sur les limites ouest du Parc National de la Garamba, nos diocèses, par leurs commissions spécialisées et les missionnaires, ont multiplié des messages d´information en vue de prévenir les autorités du pays et la communauté internationale sur ces agissements.
Malgré ces sonnettes d´alarmes, aucune mesure préventive n´a été prise au point que ce qu´on craignait a commencé à se réaliser : généralisation et élargissement des agressions contre les populations.
Face à l´inaction du gouvernement et devant la grave situation humanitaire, plusieurs documents ont été élaborés afin de sensibiliser l´opinion et surtout les autorités du pays pour des actions conséquentes. Nous en citerons quelques uns :
• La grande marche pacifique de la population de Dungu à l’occasion de passage de Commissaire de District au territoire de Dungu, le 14/01/2008 ;
• Conférence de presse du Directeur de la Commission Justice et Paix du Diocèse Dungu -Doruma tenue à Kinshasa le 18/07/2008, suivie d´une déclaration des Notabilités de la Province Orientale ;
• Mémos à l´intention du Ministre des affaires sociales et des actions humanitaires du 22/09/2008;
• Lettre Nº 12/001/2008 de la Mutulle BANA DUNGU portant sur les initiatives pour la paix à Dungu et au Bas Uélé du 17/11/2008 ;
• Note d´information des missionnaires de Faradje sur les massacres perpétrés par la LRA en date du 25/12/2008, datée du 27/12/2008 ;
• Mémo de la Délégation des Chefs Coutumiers des Uélés en séjour à Kinshasa du 30/12/2008 ;
• Motion d´information de l´Honorable Vital BUDU TANDEMA sur les exactions des éléments de la LRA dans les Territoires de Faradje et de Watsa dans le Haut-Uélé en Province Orientale du 30/12/2008 ;
• Plusieurs marches pacifiques organisées par les Sociétés civiles d’Isiro et les étudiants de Dungu à Kisangani.
• Le message du Comité Permanent de la Conférence Episcopale Nationale du Congo du 14/02/2009 : « Soyez vigilants »(cf.1P 5,8) ;
• La déclaration de l’Assemblée Episcopale Provinciale de Kisangani du 19/02/2009 : « Qu’as-tu fait ? Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol » (Gn. 4,10).4. Opérations militaires conjointes RDC - Sud Soudan - Ouganda et leurs conséquences
Après s´être défendues d´elles-mêmes grâce aux groupes d´auto-défense, les populations ont accueilli avec joie et espoir les opérations militaires conjointes préparées et engagées par les trois armées ougandaises, soudanaises et congolaises, cela d´autant plus que les FARDC se sont comportées correctement envers ces populations.
A la suite des bombardements massifs, commencés le 14/12/2008, de ce qui était identifié comme Etat-major Général et plusieurs campements de LRA dans le Parc National de la Garamba, les résultats observés sont les suivants :
• destruction effective des cibles visées sans atteindre le chef rebelle Joseph KONY et ses principaux lieutenants, tous en fuite ;
• dispersion des troupes LRA dans deux directions principales : une vers l´Ouest à la frontière avec la RCA, et l´autre vers l´Est ;Aux vues de ces résultats, l’Eglise Catholique de Dungu-Doruma, d’Isiro-Niangara et de Mahagi-Nioka soutenons que ces opérations ont été mal planifiées et mal exécutées. On peut citer à titre d´exemple : lenteur dans le déploiement des troupes des FARDC suite au manque de logistique propre, non déploiement des troupes ougandaises avant les bombardements. Cela a entraîné les effets collatéraux non prévus qui sont venus aggraver le bilan des exactions des LRA en RDC :
• massacres des personnes à la machette, à la massue, à la hache et à l´épée, destructions des infrastructures et incendie des maisons lors de la fuite des rebelles dans les localités de Doruma et ses environs à l´Ouest ; de Faradje et Nagero à l´Est ;
• poursuite des enlèvements des personnes, surtout les enfants et leur incorporation forcée dans les rangs des LRA ;
• nouveaux déplacements des populations au Sud des Territoires de Dungu et Faradje, et dans les Territoire voisins de Watsa, Rungu, Niangara, Poko, Ango et dans la Cité d´Isiro;
• fermetures des écoles devant conduire à une année scolaire blanche ;
• inactivité sur deux saisons agricoles, rendant nécessiteux au plan alimentaire tant les déplacés que leurs hôtes.5. Gestion des conséquences par le Gouvernement
Depuis le passage de Son Excellence Monsieur le Premier Ministre et sa Délégation Ministérielle à Dungu le 08/11/2008, non seulement le geste humanitaire posé sur place n’était que très symbolique et insignifiant (15.000$) par rapport aux gestes du même genre posés ailleurs par la même Délégation, les promesses d´assistance aux déplacés et leurs hôtes ne se sont pas concrétisées jusqu´à ce jour, ramenant ainsi les populations, une fois de plus, à leur sentiment d´abandon d´auparavant.
La lenteur observé dans le chef du Gouvernement pour assister ces populations qui ne sont pas moins congolais que d´autres est un indice grave d´injustice politique susceptible de développer les germes d´un mécontentement qui peut déboucher sur des attitudes bien prévisibles des politiciens avisés.
Le silence médiatique du Gouvernement sur les médias nationaux à la genèse du phénomène LRA et Mbororo a donné lieu de croire même qu´il y avait embargo, parce que, même le porte-parole du Gouvernement ne s´exprimait que sur la radio France internationale, RFI et la Voix d’Amérique. Ses dernières interventions à la télévision congolaise et lors de dialogue inter-congolais sur le développement de la situation a montré combien ce problème de la LRA est banalisé au niveau du gouvernement central. De même, le correspondant de RFI à Kampala qui a effectué plusieurs missions à Dungu paraît plus intéressé au sujet que les journalistes congolais de la presse officielle.
Comme les opérations conjointes ont provoqué les effets collatéraux précités, nous nous attendions à voir une Délégation Gouvernementale descendre sur les lieux avec empressement pour consoler les sinistrés et leur apporter le secours de première nécessité. Mais hélas, la visite du Ministre de la défense n’a pas satisfait les attentes des populations.
Enfin, même le Gouvernement Provincial reste muet et inactif jusqu´alors. Les visites des délégations provinciales sont plus touristiques et propagandistes.
6. Positionnement et appréciation des acteurs
Il a été constaté que plusieurs acteurs internationaux, régionaux, nationaux et locaux sont entrés en jeu dans cette problématique de la LRA, notamment les Nations Unies et ses agences, l’Union Africaine et les différents regroupements régionaux, les gouvernements des pays affectés par cette problématique, les organisations de la société civile et les communautés locales.
Tous les acteurs sont d’accord pour l’éradication de la menace que la LRA constitue dans la Région et à cause d’elle, l’instabilité et la vulnérabilité ont été accentuées. Cependant, on a l’impression que les intérêts des acteurs et leurs ambitions ne sont pas toujours convergents et qu’au tour de la question LRA se jouent d’autres agendas
7. Défis et recommandations
Eu égard à tout ce qui précède, nous tenons à souligner qu´il n’y a aucune similitude du cas que nous vivons avec ceux du Nord-Kivu. Toutes nos populations sont unanimes pour considérer la LRA et les MBORORO comme des envahisseurs étrangers que le Gouvernement a le devoir de repousser hors des frontières nationales en vertu de ses obligations constitutionnelles en la matière. Et nous recommandons ce qui suit :
A. Concernant les aspects sécuritaires
• Que les trois armées engagées dans la coalition protègent les populations civiles et leurs biens ;
• Que les armées de l’UPDF et de la SPLA respectent leur mandat en quittant le sol congolais au terme de leur opération ;
• Que le gouvernement congolais renforce ses effectifs militaires et leurs capacités opérationnelles sur terrain ;
• Que les mêmes mesures prises contre la LRA devraient être appliquées au peuple Mbororo, au statut douteux ;
• Que la MONUC s’engage, sans ambiguïté, pour la protection des populations civiles conformément à la résolution 1856 du Conseil de Sécurité ;B. Concernant les aspects de la Justice
Que les pays affectés par la question LRA se concertent pour définir, en prenant en compte les besoins de la paix et de la lutte contre l’impunité, les mécanismes judiciaires à appliquer au regard du cas LRA et des opportunités offertes grâce a une meilleure collaboration judiciaire.C. Concernant la sécurité communautaire
Considérant les besoins actuels de la présence des groupes d’auto-défense dans les communautés, il s’avère cependant nécessaire:A court terme :
• De procéder à leur identification dans les contrées où ils sont opérationnels en vue d’une meilleure cartographie ;
• D’élaborer des critères, normes et code de bonne conduite pour leur meilleur fonctionnement ;
• De renforcer leurs capacités de dialogue avec les autorités traditionnelles et étatiques ;A moyen terme :
• De recruter les éléments éligibles dans les forces de sécurité publique ;
• D’assurer le désarmement et la réinsertion des éléments dès la stabilité de la situation en vue d’atténuer la circulation des armes légères et de « petit calibre ».D. Concernant les mécanismes pour une paix durable
• De réactiver un Groupe de contact composé des représentants des Nations Unies, de l’Union Africaine, des quatre pays affectés par le phénomène LRA en vue de déterminer ensemble les stratégies nécessaires à l’instauration d’une paix durable dans la région ;
• D’encourager des processus de réconciliation dans chaque pays de la Région ainsi que le rétablissement des bons rapports de voisinage.E. Concernant la crise humanitaire
• que les Territoires de DUNGU, FARADJE, ABA, NIANGARA et ANGO soient déclarés «Territoires Sinistrés» ;
• qu´une Commission de Crise soit constituée au sein du Gouvernement pour gérer ce dossier jusqu´à son aboutissement ;
• qu´une assistance humanitaire conséquente en vivres, médicaments, abris et autres non vivres soit urgemment mise à la disposition des sinistrés dans les Territoires de DUNGU et FARADJE, ainsi que dans les Territoires de ANGO, ABA, ARU, NIANGARA, POKO, RUNGU (et Cité d´ISIRO), WATSA, où les déplacés se sont installés ;
• qu´une indemnisation juste et équitable soit octroyée aux victimes des atrocités ;
• que le matériel aratoire et les semences soient distribués pour la reprise des activités agricoles ;
• que le plan de désenclavement et de reconstruction des infrastructures sociales et de base dans les Districts du Haut Uélé et du Bas Uélé soit exécuté en priorité dès cet exercice budgétaire 2009 ;F. Concernant la reconstruction post-conflit
Dans le contexte de retour des populations déplacées dans leurs villages respectifs, le défi en développement visera l’amélioration de condition de vie des déplacés installés, la population des villages d’accueil, et celle retournée. Un plan de développement durable s’articulera autour des diverses activités suivantes :• renforcement de la capacité de nos populations en matière de formation des agronomes et des vétérinaires praticiens locaux dans les villages.
• vulgarisation des semences améliorées et de nouvelles techniques agricoles ainsi que les appuis des cultivateurs en outils aratoires ;
• reconstruction des routes de desserte agricole ainsi que la dotation des villages des outils de transformation des produits agricoles ;
• équipement des groupes d’entretien route en outils de bord pour la maintenance des infrastructures routières ;
• vulgarisation des noyaux des petits bétails et volailles adaptés ;
• création des comités d’habitat et la formation de leurs membres en technique de construction durable ;
• réhabilitation des structures sanitaires, éducatives ou d’intérêt public détruites par la LRA dans nos villages ;
• renforcement des capacités en personnel, matériel ainsi qu’en produits pharmaceutiques de nos formations médicales et centres de santé fonctionnant sous la direction des bureaux diocésains des œuvres médicales (BDOM) ;
• vaste campagne de sensibilisation, éducation à la paix et à la réconciliation dans nos différentes entités ecclésiales ;
• Renforcement des capacités des comités locaux pour la gouvernance participatives ;
• prise en charge psycho-sociale des personnes affectées des traumatismes des massacres de la LRA ;G. Concernant l’évangélisation et la pastorale :
Les guerres, les pillages ont appauvri les diocèses d’Isiro-Niangara, de Dungu-Doruma et de Mahagi-Nioka : plusieurs presbytères et couvents ont été soit détruits, soit incendiés, d’autres dépouillés complètement. Il en est de même pour les églises paroissiales et chapelles. Certaines paroisses ne fonctionnent plus soit parce que les ecclésiastiques ont été forcés de quitter, soit parce que les fidèles sont en déplacement compte tenu de l’insécurité. Le retour des populations dans leurs villages exigera que les diocèses initient une pastorale bien intégrée et adaptée à la situation. Pour ce faire un appui matériel et financier nécessaire permettra :• la réhabilitation et l’équipement des infrastructures paroissiales ;
• la formation des agents pastoraux ;
• l’animation pastorale et la redynamisation des CEVB, des différentes commissions et groupes apostoliques aux niveaux diocésains et paroissiaux ;
• la formation des leaders éducateurs des jeunes ;
• la formation de la jeunesse aux valeurs évangéliques et à la gestion des initiatives d’intérêt commun ;8. Conclusion
Saluant la sollicitude pastorale de nos Pères les Evêques qui les a poussés à venir compatir avec nous et nous donner un message de réconfort et d’espérance ; nous, peuples de Dieu d’Isiro-Niangara, de Dungu-Doruma et de Mahagi-Nioka, profitons de cette occasion pour vous partager notre drame humanitaire, nos préoccupations quotidiennes et nos inquiétudes pour l’avenir. Confiant que vous, qui êtes très soucieux du bien-être de ce troupeau qui vous a été confié par notre Seigneur Jésus-Christ, vous porterez ces cris aux autorités nationales, à la Communauté internationale et à tous les hommes de bonne volonté.
Nous vous lançons surtout ces cris, pour que vous les transformiez en prière et que Dieu jette encore sur notre peuple un regard de consolation.
Fait à Dungu, le 15 mars 2009Abbé Benoît KINALEGU,
Directeur de la CDJP/DUNGU-DORUMA
Pour approbation,
Son Excellence Monseigneur
Richard DOMBA MADY,____________________
Evêque de Dungu-Doruma.