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MEMORANDUM DE LA CONFERENCE EPISCOPALE NATIONALE DU CONGO
(CENCO) AUX PARTICIPANTS
A LA CONFERENCE SUR LA PAIX, LA SECURITE ET LE DEVELOPPEMENT AU NORD ET AU SUD
KIVU
« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix.» (Jn 14, 27)
INTRODUCTION
1. La promotion de la paix dans le monde fait partie intégrante de la
mission par laquelle l'Eglise continue l'uvre rédemptrice du Christ
sur la terre. De ce fait, l'Eglise est, dans le Christ, « sacrement »,
c'est-à-dire « signe et instrument de paix dans le monde et pour
le monde » [1] . La promotion de la vraie paix est une expression de la
foi chrétienne dans l'amour que Dieu nourrit pour chaque être humain.
De la foi libératrice en l'amour de Dieu dérivent une nouvelle
vision du monde et une nouvelle façon de s'approcher de l'autre, qu'il
s'agisse d'un individu ou d'un peuple entier : c'est une foi qui change et renouvelle
la vie, inspirée par la paix que le Christ a laissée à
ses disciples : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix
. (Cfr. Jn 14,
27)
La paix est devenue une valeur et un devoir universel ; elle trouve son fondement
dans l'ordre rationnel et moral de la société dont les racines
sont en Dieu lui-même, source première de l'être, vérité
essentielle et Bien suprême. La paix n'est pas simplement l'absence de
guerre ni même un équilibre stable entre des forces adverses, mais
elle se fonde sur une conception correcte de la personne humaine et requiert
l'édification d'un ordre selon la justice et la charité.
Eu égard à cela, la CENCO salue cette initiative de la Conférence
pour la paix, la sécurité et le développement dans les
provinces du Nord et du Sud Kivu. Cependant, elle attire l'attention sur le
fait que « le succès d'une telle conférence dépend
de l'esprit de dialogue dans la transparence et la vérité, de
la détermination et de la sincérité des conférenciers.
Rien ne se fera tant que la conférence n'abordera pas les questions de
fond et ce dans toutes leurs dimensions humanitaires, foncières, historiques,
économiques, politiques, éthiques, juridiques. » (Déclaration
de la CENCO du 22 décembre 2007).
LES AVANCEES MAJEURES
2. Pour mieux tirer tout le profit de cette rencontre et appréhender
les différents enjeux de la situation dans le Nord et le Sud Kivu, la
CENCO recommande aux participants de ne point déroger sur les acquis
importants:
- La Constitution de la République Démocratique du Congo a résolu
le problème de la nationalité ;
- La CENCO dit non à l'idéologie de la balkanisation par la création
des « Etats nains ». L'intégrité territoriale, l'intangibilité
des frontières et l'unité nationale de la République Démocratique
du Congo ne sont pas négociables ;
- La guerre comme moyen pour résoudre les problèmes entre les
habitants s'avère inutile et doit être condamnée de la manière
la plus absolue. Elle manifeste un mépris total de la vie humaine et
ne peut être justifiée;
- La conférence de Goma doit être un espace de dialogue entre les
habitants de la République Démocratique du Congo. Pour ce faire,
il sied que l'on accorde suffisamment de temps aux représentants des
habitants de la région pour qu'ils disent haut et fort ce qui fait problème
et, cela, sans traitement préférentiel.
- Par les élections, avec l'appui massif de la communauté internationale,
le peuple congolais s'est doté d'institutions démocratiques. Il
serait inacceptable que la conférence de Goma remette en question lesdites
institutions ou qu'elle devienne un nouveau lieu de partage du pouvoir en marge
des mécanisme constitutionnels. Ce serait un retour en arrière
avec risque d'éternel recommencement et pour corollaire l'encouragement
de rebellions récurrentes pour raison de partage du pouvoir. Ce serait
installer durablement la violence comme mode d'acquisition et de conservation
du pouvoir et en quelque sorte institutionnaliser la violence politique. Que
toute modification de la configuration politique du pays passe désormais
par les institutions républicaines démocratiquement établies
à travers les urnes. Toute nouvelle initiative doit être dirigée
vers le renforcement des institutions démocratiquement élues.
- En conséquence, les conférenciers formuleront des recommandations
à l'appréciation du gouvernement ou du parlement pour compétence
et délibération. Ces organes établiront les cas échéant
un chronogramme d'exécution avec des mécanismes observables et
partagés de vérification aussi bien au niveau local, national
qu'international.
- La Conférence de Goma s'abstiendra de légiférer en lieu
et place d'institutions constitutionnelles. Celles-ci à leur tour réserveront
aux recommandations de Goma le bénéfice d'urgence.
LE CONTEXTE
3. L'évaluation de la situation réelle confirme ce que tout le
monde sait, à savoir :
- Le Kivu vit une situation de guerres récurrentes ;
- Il y existe un activisme guerrier de certains groupes ethniques arguant leur
exclusion ou leur mépris par les autres habitants de la région
;
- On y note une présence nuisible des groupes armés d'origine
étrangère;
- On y constate un activisme réactionnaire de certains groupes armés
qui revendiquent de défendre les terres de leurs ancêtres.
Tous ces éléments réunis ont rendu difficile la cohabitation
pacifique entre les habitants de la région.
LES CAUSES
4. En examinant cette situation, forte de messages antérieurs des Evêques
et actualisés par les résultats de la récente enquête
initiée par ses services, la CENCO a relevé les causes ci-après
qui sont à la base du désastre que vivent les populations de cette
région :
Au niveau interne :
La CENCO constate :
un réel problème d'intégration des populations : certains
habitants au Kivu ne se sentent pas entièrement intégrés
à la communauté nationale ;
des problèmes fonciers : la désappropriation des terres arables
au profit des éleveurs, créant ainsi un conflit permanent entre
les cultivateurs et les propriétaires des grands domaines pastoraux ;
un problème de conquête du pouvoir: l'exploitation de la haine
et de la division ethniques est devenue une nouvelle idéologie au service
de politiciens pour la conquête ou la conservation du pouvoir ;
une question de gestion et d'accès aux ressources naturelles : tout
montre que le contrôle des espaces où il y a des ressources naturelles
est une des causes majeures de la guerre au Kivu (Cfr le rapport du Panel des
Nations Unies, l'enquête de Human Rights Watch sur l'exploitation de l'or,
le rapport Lutundula ou les différentes mises en garde de Institute Rescue
Comittee). On se bat là où il y a des richesses que l'on veut
exploiter : la guerre devient un paravent pour couvrir le pillage des ressources.
On y exploite aujourd'hui le pyroclore, le coltan, l'or, le diamant, la cassitérite
et le pétrole en perspective;
La conduite de certains hommes politiques congolais, caractérisée
par la corruption, l'absence de moralité politique et le manque de dignité
est avérée : à cause de l'argent, certains politiciens
congolais sont prêts à vendre leur pays. La débâcle
au Kivu est la conséquence d'une série de comportements irresponsables
et traîtres des Congolais eux-mêmes.
Il faut ajouter à cela que si cette situation perdure, c'est parce que
le pays ne dispose pas encore d'une armée à même de protéger
ses frontières et sa population.
Au niveau externe :
La CENCO relève :
l'attitude non moins ambiguë de la communauté internationale face
au problème des réfugiés, face à la démocratie
dans la région des Grands Lacs, face à la mission de maintien
de la paix par la MONUC.
l'attitude manifestement hostile de certains pays voisins, après avoir
signé et ratifié le Pacte de Naïrobi sur la sécurité,
la stabilité et le développement dans les pays des Grands Lacs
(26 décembre 2006) ;
l'affairisme des multinationales autour des ressources naturelles : il apparaît
clairement que la guerre au Kivu est une guerre économique dont l'enjeu
demeure incontestablement l'exploitation des richesses du sol et du sous-sol.
Des agents des multinationales sont particulièrement actifs dans cette
région pour vendre des armes en des ressources naturelles et conseiller
les chefs des groupes armés à persévérer dans cette
aberration.
La place géostratégique de la République Démocratique
du Congo avec ses nombreuses ressources est un des facteurs aggravants de l'instabilité
au pays.
LES CONSEQUENCES
5. Les conséquences de cette situation sont énormes :
Des millions de morts : une hécatombe sans pareille, mais jamais dénoncée
;
Des populations condamnées à l'errance : l'exode rural avec
comme conséquence la surpopulation des villes et de grandes cités,
l'abandon forcé du secteur agricole, la non scolarisation des enfants,
etc. ;
Des déplacements forcés des personnes dans des conditions inhumaines
;
Des viols massifs des femmes et des violations à grande échelle
des droits de la personne humaine ;
Des tueries systématiques organisées au jour le jour sans que
les coupables ne soient appréhendés ;
Des destructions des infrastructures et de l'environnement: des villages incendiés,
des ponts coupés, des domaines agricoles et pastoraux ravagés,
etc;
Des recrutements de mineurs dans les rangs des groupes armés;
Un pillage systématique des ressources naturelles ;
Un appauvrissement accéléré des populations ;
Une exacerbation des clivages ethniques : l'enracinement de la mémoire
de vengeance entre les ethnies.
RECHERCHE DES SOLUTIONS
6. La Conférence Episcopale Nationale du Congo recommande que, dans la
recherche des solutions pour sortir le pays de ce désastre, les participants
aux assises de Goma puissent porter leur attention sur les points ci-après
:
Ils doivent se concentrer sur les causes réelles du conflit au Kivu
et ne pas se contenter des causes apparentes. Pour ce faire, des questions de
fond doivent être posées :
- Quelles sont les vraies revendications des uns et des autres ?
- Qui arme les milices ?
- La présence des Interahamwe et apparentés aux portes du Rwanda
n'est-elle pas l'une des causes profondes de la déstabilisation de la
région du Kivu ?
- Qu'adviendrait-il si les quatre cents ethnies du Congo prenaient les armes
pour faire entendre chacune sa voix ?
INTERPELLATION
7. La CENCO interpelle les habitants du Kivu pour qu'ils se considèrent
comme des frères et soeurs;
8. La CENCO interpelle la Communauté nationale pour qu'elle prenne conscience
que notre pays est au centre des convoitises régionales et internationales.
Au cours de cette conférence, il sied à tous de parler le même
langage car la cause qui nous engage au Kivu est une cause nationale.
9. La CENCO demande au niveau de la sous-région le respect du droit national
et international, notamment les droits des Etats, des groupes humains et des
individus ;
10. A la Communauté internationale, la CENCO demande de jouer un franc
jeu et de protéger les intérêts de tous les Congolais. Tout
le monde gagnerait avec un Congo en paix plutôt qu'un Congo en guerre.
Que toutes les puissances et leurs multinationales soient amenées à
travailler pour la paix dans la région des Grands Lacs ;
11. Aux dirigeants de notre pays qui ont pris l'initiative de cette conférence,
l'occasion leur est donnée de se montrer responsables.
12. La CENCO exhorte le Gouvernement à « ne pas décevoir
les attentes de la nation » qui veut voir la paix, la sécurité
et le développement devenir une réalité pour le grand bien
de notre population.
13. La CENCO est convaincue qu'il n'y a pas de paix sans justice. L'impunité
encourage de nouvelles velléités insurrectionnelles.
CONTRIBUTION
14. En guise de contribution à la stabilisation de la région,
la CENCO réaffirme sa mission réconciliatrice en poursuivant son
programme de réconciliation et de reconstruction communautaire. En effet,
l'Eglise enseigne qu'une paix véritable n'est possible que par le pardon
et la réconciliation. Certes, il n'est pas facile de pardonner face aux
conséquences de la guerre et des conflits, car le sang versé ne
peut jamais être ramassé et la violence, spécialement quand
elle conduit jusqu'aux abîmes de l'inhumain et de la détresse,
laisse toujours en héritage un lourd fardeau de douleur, qui ne peut
être soulagée que par une réflexion approfondie, loyale
et courageuse, commune aux belligérants, capable d'affronter les difficultés
du présent avec une attitude purifiée par le repentir.
Le poids du passé, qui ne peut être oublié, ne peut être
accepté qu'en présence d'un pardon réciproquement offert
et reçu : il s'agit d'un parcours long et difficile, mais pas impossible.
[2]
Le pardon réciproque que nous exigeons de tous ne doit pas annuler les
exigences de la justice ni, encore moins, barrer le chemin qui conduit à
la vérité : justice et vérité représentent
plutôt les conditions concrètes de la réconciliation.
Nous souhaitons de tout cur que cette conférence soit le lieu de la
justice, de la vérité et de la réconciliation, en vue de
parvenir au rétablissement de relations d'accueil réciproque entre
les peuples divisés, sous le signe de la réconciliation.
Nous souhaitons, en enfin, que cette conférence soit le lieu de la promotion
du respect du droit à la paix : ce droit favorise la construction d'une
société à l'intérieur de laquelle les rapports de
force sont remplacés par les rapports de collaboration en vue du bien
commun.
La CENCO souhaite que cet énième rassemblement constitue une mise
en route décisive pour la paix, la sécurité et le développement
de la Nation congolaise.
15. Puisse l'Emmanuel, Dieu avec nous, nous ouvrir à la grande Espérance
qui, seule, peut nous mobiliser à affronter notre présent et à
préparer un avenir de paix, de justice et de bonheur.
16. Le présent mémorandum constitue la contribution de la CENCO
à la conférence pour la paix, la sécurité et le
développement au Nord et au Sud Kivu.
Fait à Kinshasa, le 05 janvier 2008.
+ S.E Monseigneur Théophile KABOY
Evêque de KASONGO
Président de la Commission Episcopale Justice et Paix et
Délégué de la CENCO à la Conférence sur la
paix, la sécurité et le développement au Nord et au Sud
Kivu
________________________________________
[1] JEAN-PAUL II, Message pour la journée mondiale de la Paix 2000, 20
AAS 92 (2000) 36.I. Cfr. Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, Libreria
editrice Vaticana, 2004, n° 516, p. 271
[2] Cfr Compendium de la Doctrine Sociale de l'Eglise, n° 517, p. 272.