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KISANGANI, Les Evêques de la Province Orientale lancent un cri d’alarme. 25.02.2009

"Qu’as-tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol" (Gen 4,10)

DECLARATION DE L’ASSEMBLE EPISCOPALE PROVINCIALE
DE KISANGANI
AUX FIDELES CATHOLIQUES ET AUX HOMMES
DE BONNE VOLONTE.


PREAMBULE

Nous, Archevêque, Evêques et Administrateur diocésain, membres de l’Assemblée Episcopale Provinciale de Kisangani (ASSEPKIS), réunis en session ordinaire du 18 au 19 février 2009 à Kisangani, avons passé en revue les situations complexes de nos Eglises. Au terme de notre rencontre, nous avons voulu, en vertu de l’autorité de veilleurs dont le Seigneur nous a établis "pasteurs de son troupeau" (Lc 15, 3-7), lancer ce cri d’alarme qui jaillit du fond du cœur. Notre déclaration, tout en étant une prière de supplication de la miséricorde du Père pour les pêchés commis par des frères égarés (Lc 17,3) invite à demeurer plus que jamais vigilants, afin d’empêcher les atrocités que nous déplorons aujourd’hui de se reproduire ultérieurement.

I. CONSTAT.

1. Notre pays sort d’une longue période de guerre aux multiples visages; il n’est pas encore parvenu à asseoir la paix dans tous les coins du territoire national. Aussi, sommes-nous heureux de constater que des efforts louables sont fournis par les acteurs de la vie politique pour tirer notre pays de la situation de violence dans laquelle des groupes criminels l’ont plongé depuis bientôt une dizaine d’années. Nonobstant la volonté de résoudre ce problème, des solutions mal planifiées utilisées par l’Etat engendrent au contraire des situations dramatiques.

Voici quelques événements relatifs à la situation sécuritaire enregistrés dans certaines zones de la province Orientale, qui font appel à notre sens de responsabilité pour conduire le peuple de Dieu dans la lumière de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ (cf 2Th2, 13-15).

PHENOMENE "MBORORO"

2. Alors que des voix se sont élevées à partir des années ‘80 pour dénoncer l’occupation abusive des zones limitrophes du nord du district du BAS-UELE par des tribus nomades venues du TCHAD, de la REPUBLIQUE CENTRE AFRICAINE, du NIGER, du SOUDAN et du CAMEROUN, et parlant "sango" (langue nationale de la République Centre Africaine) ainsi que l’arabe, l’autorité de l’Etat habilitée à assurer la sécurité des populations civiles n’est jamais arrivée à bout du désordre causé par ces éleveurs, continuellement en quête des pâturages luxuriants. En effet, munis d’armes blanches (flèches, couteaux), et même de fusils de guerre, les envahisseurs à l’identité floue communément appelés "Mbororo" ont maintes fois changé de stratégie, - tantôt ils sont des commerçants, tantôt ils sont des braconniers, tantôt ils sont des éleveurs -, pour s’installer dans diverses localités des territoires d’ANGO, BONDO et DUNGU, provocant à leur passage la déstabilisation de l’organisation socio-économique des autochtones.

3. Bien qu’alertée par les populations meurtries, l’autorité de l’Etat, pour des raisons inavouées, n’a pas vraiment pris au sérieux la présence des Mbororo sur le territoire congolais, comme un danger à éliminer. C’est ainsi que des rumeurs persistantes se sont répandues, affirmant que des transactions ambigües auraient été effectuées entre certains représentants du pays et des membres de la communauté des Mbororo.

4. Ayant obtenu le permis de séjour au Congo à travers ces "prétendues accords", les Mbororo se voient en droit de s’établir sur le territoire qu’ils occupent, forts des taxes et des redevances qu’ils paient à l’autorité de l’Etat. Des lors, les abus perpétrés dans les zones occupées par ces conquérants comportent des conséquences incommensurables:


a) Du point de vue écologique: L’usage de feu de brousse et le surpâturage des grands troupeaux dégradent l’écosystème; la pression sur les pâturages dénude le revêtement végétal du sol et l’expose à l’érosion, à l’infertilité, à la déforestation lente, mais progressive; le grand nombre des troupeaux épuise les eaux des ruisseaux et porte préjudice à la vie des poissons et d’autres espèces aquatiques;
b) Du point de vue sanitaire: Pendant l’abreuvage des bêtes, les rivières et les sources d’eaux sont salies, à telle enseigne que l’eau potable devient rare; aussi, la présence du bétail en grand nombre entraine-t-elle la prolifération des mouches dans des milieux d’habitation des hommes, de même qu’il s’ensuit la dévastation des champs de cultures vivrières, la viande des bêtes abattues hors de toutes règles d’hygiène est vendue aux populations affamées qui s’exposent à beaucoup de maladies;
c) Du point de vue socio-économique: Dans la cohabitation forcée avec les Mbororo depuis 2002, les paisibles citoyens congolais expérimentent chaque jour le comportement de mépris que leur infligent leurs hôtes qui, scandaleusement, accordent plus d’importance à leurs bétails qu’à la vie des Congolais. De là, résultent d’incessants conflits autour de droit d’occupation des terres, qui entrainent des violences allant du pillage des produits vivriers et l’extermination de la faune, des incendies des champs entiers ainsi que des édifices, en passant par des viols des femmes en présence de leurs enfants, voire l’abus des petites filles jusqu’à l’assassinat des personnes adultes. Aussi la volonté affichée par les Mbororo de s’installer le long de la rivière MBOMU aux côtes garnies de pâturages verdoyants cache mal leur intention de s’établir définitivement sur ce terrain qu’ils considèrent comme légalement acquis.

PHENOMENE "LRA" (Lord’s Resistance Army)

5. Une autre source de Malheur qui afflige les populations de certaines zones de la province Orientale est constituée des hordes des rebelles Ougandais de l’"Armée de résistance du Seigneur" dite LRA. Comme dans le cas de Mbororo, la présence des rebelles de LRA au Congo est de longue date. En effet, les rebelles du chef Joseph KONY s’étaient établis en territoire de Dungu où, progressivement, ils ont installé des campements dans une partie du parc national de la GARAMBA, sous le regard complaisant de l’autorité de l’Etat congolais. Aussi, après qu’ils se sont installés, on a observé chez les nouveaux venus des tentatives d’enlèvement des personnes. L’alerte lancée par les populations en danger semble avoir été négligée par les dirigeants de l’Etat, attitude qui a donné lieu au soupçon d’après lequel l’arrivée des rebelles de LRA aurait été non seulement connue, mais même autorisée par certains dirigeants.

6. A la suite de l’intervention conjointe des armées de l’Ouganda, du Soudan et de la République démocratique du Congo, en décembre 2008, des éléments de LRA fortement établis dans le territoire de Dungu, se sont dispersés dans leur cavale au nord-ouest à DURU, BANGADI et dans les villages autour de DORUMA, tandis que les autres se sont dirigés vers le territoire de FARADJE en passant notamment par NAGERO, SAMBIA, TOMATI, TADU et ABA. Ces actes de violence ont entraîné des déplacements massifs des populations vers le Soudan voisin. Bien plus, on a même noté la présence de certains éléments de LRA dans la paroisse de BOELI, dans la partie nord-est du diocèse de BONDO, ainsi que dans la localité de PASI en territoire d’ANGO.

Est-il besoin de signaler que la présence de ces rebelles même en terre d’exil ne se fait pas moins accompagner des violences sur des paisibles populations. Leur passage dans une localité est toujours marqué par la désolation et le carnage: exécution à l’arme blanche, mutilation sauvage des victimes jusqu’à ce que mort s’en suive, incendies des maisons, des écoles et des églises!

7. Dans le territoire de DUNGU spécialement, la situation est des plus tragiques. En effet, les 3/4 de la population du diocèse sont affectés par les actes de violence commis par les disciples de Joseph KONY. Les tueries à grande échelle accompagnées de destructions massives de l’environnement et l’enlèvement des enfants en particulier, suscitent des questions auxquelles l’intelligence humaine ne trouve pas de réponse adéquate. La peur, le traumatisme, l’angoisse et la psychose ayant élu domicile dans le cœur des pauvres citoyens au vu des scènes dramatiques dont les populations entières ont été témoin, il va sans dire que l’environnement social même est fortement marque par ce climat apocalyptique. De même, l’enclavement des localités naguère décrié suite à l’absence des réseaux routiers viables est à ce jour rendu beaucoup plus pénible par l’insécurité que les forces d’action conjointes ont suscitée à travers une stratégie d’attaque mal planifiée aux conséquences indescriptibles. En effet, au lieu de traquer les troupes de LRA pour les détruire, la tactique maladroitement appliquée par les forces de coalition les a plutôt dispersées sur un rayon de 600 km au milieu de forêt et de savane, au point qu’elles bénéficient de repaires incontrôlables favorables aux incursions et aux attaques impromptues. Sans doute, on va vers l’enlisement dans une situation de guérilla qui est susceptible de perdurer indéfiniment.

8. Etant livrées à la merci de ces farouches criminels et démunies de toute protection, les populations des zones sinistres, désespérées et se sentant abandonnées par l’Etat congolais, s’organisent en "groupes d’autodéfense" auxquels on peut reconnaître le mérite d’avoir limite les dégâts dans certains endroits. Mais ces groupes d’autodéfense ne peuvent en aucun cas remplacer les institutions légales qui ont pour mission de protéger la population, en l’occurrence la police et l’armée.

9. Au regard de tout ce qui précède, il y a lieu de considérer que les différentes perturbations de l’ordre social dans les milieux sinistres, notamment la privation des enfants de scolarisation, la destruction des récoltes agricoles et l’impossibilité d’entreprendre les activités agraires pendant les saisons appropriées, vont inexorablement conduire les populations déstabilisées à une condition de vie de misère et d’indigence.


COALITION SUSPECTE DES GROUPES RESIDUELS DE MILICES EN ITURI.


10. En Ituri, alors que le spectre des cruautés récemment vécues commençait à disparaître de la mémoire collective des citoyens, on a constaté, en l’année 2008, un phénomène inquiétant de coalition des groupes résiduels de milices, susceptibles de remuer le couteau dans la plaie en voie de cicatrisation. La région de GETI, dans le diocèse de BUNIA, constitue l’épicentre de ce mouvement insurrectionnel fomenté, d’après les rumeurs, à partir de l’étranger. Par ailleurs, certaines personnalités politiques de l’ITURI sont mises en cause comme "auteurs supposés" de cette agitation. Bien que non développée, cette situation cause une certain malaise et de la psychose au sein de la population.

PRESENCE DES MAY-MAYI ET DES FDLR A OPIENGE.

11. La situation sécuritaire à Kisangani est assez calme. Toutefois, l’arrivée dans la région d’OPIENGE en territoire de BAFWASENDE des éléments de FDLR fuyant la traque de l’armée de coalition congolo-rwandaise au NORD-KIVU suscite quelque inquiétude. Car des rumeurs largement répandues au milieu de la population font état d’un risque de situation explosive dans la riche région d’OPIENGE où les MAYI-MAYI, traditionnels "occupants de la contrée", auraient conclu une alliance avec les éléments de FDLR en débandade. Par ailleurs, comme pour faire face à un nouveau front d’insécurité, un imposant déploiement de troupes des FARDC se serait rendu dans le territoire de BAFWASENDE.


II. RECOMMENDATIONS

Les populations sinistrées à la suite des violences perpétrées par les groupes armés étrangers dans la Province Orientale ont été quelque peu soulagées grâce aux multiples dons que les différentes organisations ou associations leur ont apportés. Cette assistance venue soit des structures de l’Eglise, soit des organes de l’Etat, soit même des organisations non gouvernementales, constitue un témoignage éloquent de solidarité et de partage qui ne laisse pas indifférente l’Assemblée des Evêques de la Province Orientale.
Aussi, voudrions-nous exprimer notre reconnaissance envers tous les bienfaiteurs connus et anonymes qui, par leur geste, nous rappellent que le Fils de Dieu fait homme est venu partager avec les hommes la condition humaine de souffrance et de précarité, afin de leur manifester l’amour et la sollicitude infinis que le Père a pour chaque homme (cfr Jn 1,14).

C’est pourquoi, tout en appréciant à leur juste valeur les efforts fournis par les différents partenaires et organismes d’aide humanitaire,

12. RECOMMENDONS

* AU GOUVERNEMENT:

- de faire tout ce qui est en son pouvoir pour qu’enfin, les personnes déplacées regagnent leur milieu habituel de vie, et de s’acquitter de son devoir de protéger la population et ses biens;
- de veiller à prévenir les atrocités qu’on déplore en ce jour par une politique responsable de sécurisation des frontières et d’identification (recensement) de tous les habitants du territoire national;
- de veiller à ce que des groupes criminels étrangers ou des aventuriers ne fassent plus de notre pays un sanctuaire de leurs projets maléfiques qui, en dernier lieu, se retournent en réalité contre nous;
- d’assister les populations sinistrés avec de l’aide substantielle et conséquente, à la hauteur de leurs besoins;
- de procéder au désenclavement de différentes régions sinistrées, pour que les populations bénéficient des effets d’un travail de développement durable;

* AUX ORGANISMES D’AIDE:

- de continuer autant que faire se peut, à répondre promptement aux besoins essentiels des populations sinistrées;
- de contribuer à la reconstruction durable des infrastructures détruites;

* A LA MONUC :

- de s’engager sans ambigüité à assurer la protection des civils conformément à son mandat comme elle l’a fait dans d’autres parties de la République Démocratique du Congo, et de travailler à mobiliser la communauté internationale à s’engager davantage pour mettre fin à la situation de violence qui n’a que trop duré;

* AUX OPERATEURS DES MEDIAS:

- de fournir des informations suffisantes et objectives à l’opinion publique tant nationale qu’internationale sur la situation qui prévaut dans les régions où sévissent les atrocités.

* A LA COMMUNAUTE CHRETIENNE (Evêques, prêtres, religieux et religieuses, fideles laïcs) ET AUX HOMMES DE BONNE VOLONTE:

- de faire preuve de solidarité et de générosité pour soulager les souffrances des frères et sœurs sinistrés;
- de faire preuve de vigilance et de discernement pour ne pas se rendre complice des situations qui engendrent les violences. Exhortons en particulier les jeunes à ne pas se laisser manipuler pour des causes négatives;
- d’intensifier la prière fervente pour les victimes des atrocités et d’implorer Dieu afin qu’il libère les auteurs des crimes de forces du mal qui les enchainent;
- de faire du temps de Carême en particulier un temps privilégié de conversion des cœurs, afin que par le jeûne, la pénitence et l’aumône, nous nous engagions à la restauration de la vraie paix qui ne peut venir que de Dieu (cf. Ep 2,14).

Que la Très Sainte Vierge Marie Notre Dame des Affligés et Reine de la Paix, intercède pour nous auprès de son Fils, afin qu’il renouvelle notre cœur et bénisse notre pays dans sa recherche de l’unité, de la justice et de la paix.


1. Son Exc. Mgr Marcel UTEMBI, archevêque métropolitain de Kisangani.
Président de l’Assemblée Episcopale Provinciale de Kisangani.

2. Son Exc. Mgr Richard DOMBA, Evêque de Dungu-Doruma

3. Son Exc. Mgr Joseph BANGA, Evêque de Buta

4. Son Exc. Mgr Julien ANDAVO, Evêque d’Isiro-Niangara

5. Son Exc. Mgr Dieudonné URINGI, Evêque de Bunia

6. Mgr Sosthène AYIKULI, Administrateur diocésain de Mahagi-Nioka.


Fait à Kisangani, le 19 février 2009.